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Nos chroniques naturalistes
DEBUT OCTOBRE 2009
Il est 7 h, l’aube pointe son nez.
La fraicheur du petit matin laisse s’échapper quelques volutes de brouillard sur l’eau du Rébenty.
Un petit cri d’alerte au bout de la rivière, je viens d’effrayer un cincle plongeur.
Il part vers l’aval d’un vol saccadé et maladroit. Il me fait penser à l’albatros de Baudelaire dont "les ailes de géant l’empêchent de marcher". Le vol du cincle est si gauche comparé à son aisance sous l’eau.
Pendant quelques secondes, j’observe le fond de l’eau…
Une écrevisse semble vouloir regagner son abri sous un bloc…
Maintenant, je distingue une grosse mémère de truite. Sa robe est magnifique, pratiquement jaune et noire. Est-ce la même que l’an dernier ? Elle est scotchée sur le fond. C’est une posture qu’affectionnent certaines truites avant le frai. Et là, rien ne pourrait déranger notre mémère, pas même un vermisseau passant devant sa gueule.
Laissons-la tranquille et continuons notre lecture du cours d’eau.
Sur un bloc émergeant de l’eau, à quelques dizaines de mètres de moi, je distingue une petite tache noirâtre.
Je m’approche avec précaution afin de ne pas provoquer des vagues destructrices d’indices.
C’est bien ce que je pensais, un Desman des Pyrénées a déposé là sa crotte, à fleur d’eau, pour marquer son territoire. Formée de petits tortillons et à l’odeur de musc, elle est, pour moi, reconnaissable entre mille.
Une ombre énorme passe sur l’eau, je lève la tête pour apercevoir maître héron. Satané long cou, il a dû repérer le positionnement des truites. Dans quelques jours, les belles insouciantes, plus préoccupées par leur reproduction, seront des proies faciles et notre héron ne se contentera plus de quelques goujons ou de quelques limaçons.
Passionné par le roman de l’eau, je me replonge dans la lecture de la rivière.
Un autre bloc et cette fois c’est un amas marron en forme de noyau d’olive. Pour le coup, c’est le cincle plongeur qui s’est débarrassé des restes d’invertébrés aquatiques, qu’il a ingérés, au travers d’une pelote de rejection. Et oui, il n’y a pas que les rapaces qui font des pelotes.
Maintenant j’ai atteint le pont qui enjambe une confluence avec un ruisselet. Dans le trou d’eau, plusieurs restes de carapaces d’écrevisses, est-ce la mue ou de la mortalité ? Pas évident à savoir.
J’ai hâte d’être sous le pont. Ma quête de ces dernières semaines sera-t-elle enfin couronnée de succès ?
Il n’y a pas beaucoup de lumière et mes yeux mettent un peu de temps pour s’habituer à l’obscurité.
La base du pont est formée de chaque côté d’une margelle, lieu idéal pour le marquage de la reine de l’onde. Je scrute…
Ca y est ! Une… puis deux épreintes.
La loutre est bien là. Après plusieurs semaines sans trouver aucun indice, l’excitation m’envahit.
Je l’imagine tapie sur la berge observant ce drôle d’humain qui recherche les crottes…
8 h 45, ma rêverie s’arrête brutalement pour retomber dans la froide réalité.
J’ai une réunion à 9 h. sur Axat et j’ai intérêt à m’activer pour être à l’heure et reprendre mes esprits.
Avec peine, je quitte une de mes rivières favorites.
Ce n’est que partie remise, dans quelques jours la fraie des truites va commencer.
Cela me donnera de bons prétextes pour venir observer les gentes dames qui se cachent le reste de l’année… »
Bruno Le Roux
SAMEDI 18 JUILLET
« …Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur; … »
A. Rimbaud
Petit matin frisquet, 9 h. à Rodome, avec Jean et Gabriel, nous attendons Dominique et Jean-Marc.
Au lieu de rendez-vous, il règne une drôle d’ambiance… D’un côté, un agent de sécurité avec son talkie-walkie attend le passage d’une course cycliste, de l’autre, un groupe de raveurs au regard de petit matin blême… Une question nous taraude, sait-on qui a pris le plus d’EPO ?…

Après l’arrivée de nos complices naturalistes et quelques échanges sur la température ambiante : « y’a plus d’saison ma brave dame ! », nous prenons la voiture, direction les pentes au-dessus de Fontanès. Au détour du chemin, la route s’arrête pour laisser la place à un croisement. Au début de la piste que nous allons prendre une surprise nous attend ! Nous ne sommes vraiment pas les seuls à vouloir la prendre. Il y a là des dizaines de voitures, dont deux sont en travers de la piste pour bloquer l’accès à une bande d’indiens. Nous nous regardons interloqués… Ont-ils déterré la hache de guerre ? Je descends de la voiture pour parlementer avec le grand chef sioux… « Visage pâle vouloir passer pour chercher herbe pour le grand sachem du muséum ».

J’apprends qu’une rave party a lieu au col sous l’Ourthiset et qu’ils filtrent l’accès (Et le reste, avec ou sans filtre ?). Après quelques palabres, la barrière de véhicules s’ouvre… Nous allons enfin pouvoir démarrer la recherche des Epipactis leptochila, but de notre journée. Le long de la piste, nous découvrons trois espèces d’épipactis mais pour l’instant, aucune trace de l’espèce recherchée. De temps en temps, nous croisons des peaux rouges qui cheminent emmitouflés de nombreuses couvertures. Ils semblent toujours sur le sentier de la guerre. Et, à leur mine défaite, on pourrait imaginer l’arrivée imminente de la cavalerie… Continuant nos prospections, nous arrivons maintenant sur la station découverte l’an passé. Tout de suite, nous les retrouvons. Jean-Marc confirme, c’est bien du Leptochila.
Je monte au dessus de la piste et… bingo! Une nouvelle station de Goodyera. C’est la onzième de l’Aude, cela va devenir une banalité… La fin de matinée approche, nous avons cerné l’ensemble de la station de Leptochila et les autres espèces présentes. Nous reprenons la voiture pour cette fois prospecter le fond de la vallée du Rébenty. De nouveau, je dois palabrer au barrage avec les indiens. Heureusement, le grand chef me reconnaît. On passe… Un peu plus bas, nous croisons la cavalerie tout de vert vêtue… l’ONF. Décidément, l’Ourthiset attire beaucoup de monde aujourd’hui… Il ne manque plus que les schtroumpfs… Les prospections le long du Rébenty se révèlent décevantes, aucun endroit propice aux Epipactis.Nous remontons sur le grand plateau de Sault pour aller voir les Epipactis de la tourbière du Pinet. Le sous bois est, cette fois, jonché d’Epipactis qui s’avéreront être toutes des Helleborine.

Au retour, un dernier regard vers l’Ourthiset au loin, des dizaines de véhicules, de camions et de tentes ont envahi le site. La rave party bat son plein… Cette nuit le «cloc cloc» des grands tétras sera remplacé par le «poum poum poum» des sonos. Je sais pas pourquoi mais je préfère les premiers…
Bruno Le Roux
LE 12 JUILLET
« Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou… »
A. Rimbaud

10 h, il se fait tard lorsque j’arrive en haut de la piste du Madres.
Le ciel est d’un bleu sans pareil.
Après quelques préparatifs et alors que je me dirige vers les Clottes, je vois au loin une silhouette familière, la canne à la main et coiffée d’un large couvre chef… Thierry, le vacher du Madres, accompagné de deux autres personnes se lancent à l’assaut de la Marrane. Ils doivent être à la recherche de quelques vaches égarées de ce côté ci de la clôture.
Je me décide à essayer de les rejoindre…
Je traverse le plateau mais ils ont déjà disparu derrière les mattes de genêts.
Sur un bloc de granit à côté de moi, un traquet motteux s’égosille pour montrer que je suis chez lui.
J’hésite sur la direction à prendre… Le haut des Clottes ou la Marrane… J’opte pour la Marrane.
Je traverse une zone sans vent et commence à suer à grosses gouttes.
En crête, derrière la clôture frontière, le vacher de l’Ariège rassemble ses vaches pour les faire redescendre vers le Carcanet.
Arrivé sur le versant Nord, je traverse maintenant des bosquets de rhododendrons et de genévriers. Tchek, tchek, plusieurs merles à plastron ont surgi en haut des mattes et ne semblent pas très contents de ma présence. Ils doivent être avec des petits… Je ne m’attarde pas.
Enfin le col… Tout en dessous de moi, j’aperçois les trois silhouettes que je cherchais en vain sur les hauteurs. Devant eux, une marmotte siffle…


Je siffle à mon tour, Thierry me repère… Quelques signes échangés… On va se retrouver plus loin sur un palier intermédiaire.
Je passe à flanc de pente… Du bruit dans les rhododendrons… Une biche me regarde toutes oreilles dressées puis, elle prend le travers en direction de la crête.
Un nouveau col… En dessous j’aperçois Thierry et ses compagnons qui se cachent derrière un gros bloc…
Chiii ! Chiii !...

Ce souffle agacé et inquiet, cela sent le mouflon à plein nez ! Gagné ! Devant moi, une femelle et son petit, debout au milieu des rochers, nous ont repérés. Plus loin, un autre groupe de femelles suitées s’enfuit dans la pente couverte de rhodos en fleurs.J’arrive discrètement sur le côté du groupe de Thierry, personne ne m’a repéré… sauf… le chien qui, malgré mes signes, se met à aboyer. La surprise est ratée mais la poignée de main est ferme et le sourire complice.
Thierry me montre devant lui les pentes où plusieurs groupes de mouflons s’éparpillent. Il roumègue : « Autant de bêtes, c’est pas bon ! » J’acquiesce, avec près de 300 têtes certaines pentes bien exposées sont pelées au sortir de la période hivernale et les risques d’érosion existent.
Maintenant, nous reprenons le chemin de la descente car Thierry n’a pas trouvé les vaches égarées. « Je suis sûr qu’elles sont parties vers la Moulinasse ! » me lance-t-il. L’homme connaît ses bêtes sur le bout des doigts et ne parle jamais à la légère.
La descente se fait au pas de course et les deux amis de Thierry ont un peu de mal à suivre.
Nous traversons une genêtière dense. Je sens derrière moi des regards perplexes sur la direction à prendre. Avec Thierry, nous connaissons le lieu comme notre poche, intérieurement nous nous amusons de cette perplexité.
Le repas se fera tardivement à la Resclause.
L’après-midi, je pars seul visiter la forêt sous le Bac Pégulier à la recherche de quelques orchidées forestières. J’avance doucement dans le sous bois rafraichi par les nombreuses pluies de ces derniers jours… Dans mes pieds, un lourd battement d’ailes me fait sursauter… Une superbe poule de grand tétras s’envole devant moi. Un regard alentour, je ne vois pas de poussins mais je préfère ne pas rester là, au cas où.
Après plusieurs heures de recherches, je dois me rendre à l’évidence, aucune Corallorrhiza en vue. Par contre, j’ai trouvé plusieurs dizaines de Listera cordata en fleurs.
Je quitte maintenant la fraicheur de l’altitude pour regagner le four de la vallée…
Les jambes me tirent un peu mais, c’est une bonne fatigue.
J’ai déjà hâte de revenir voir le soleil couchant sur le pic du Bernard Sauvage.
L’été ne fait que commencer…
Bruno Le Roux

